Web Edition
 
     


Date de création :
15 avril 1992

Dernière mise à jour :
7 décembre 2005

 

 

 

 


Catégorie : Histoire des Sciences

Auteur : Emile Pequet

Titre : Jean-Baptiste Liagre



Jean-Baptiste Liagre
Source : www.mil.beJean-Baptiste-Joseph Liagre est né à Tournai le 18 février 1815. Il fit ses études à l’Athénée de Tournai où il eut comme professeur de mathématiques Adolphe Leschevin, autre mathématicien originaire de Tournai, qui fut parmi les premiers docteurs en physique et mathématiques de l’université de Gand. Ce fut l’enseignement dispensé par Leschevin qui détermina la vocation de Liagre.

Le 25 février 1834, J.-B.-J. Liagre entre à la section des armes spéciales de l’Ecole Militaire qui vient d’être créée. Il fait alors la connaissance d’Adolphe Quetelet qui y enseigne l’astronomie et la géodésie. Nommé sous-lieutenant le 1er juillet 1836, il sort brillament premier de la toute première promotion de l'Ecole Militaire en 1938. Il est ensuite admis définitivement dans le Génie le 13 janvier 1839 et le 26 novembre de cette même année, il devient l’adjudant du colonel De Puydt, l’un des fondateurs de l’Université libre de Bruxelles.

En mars 1841, Adolphe Quetelet, qui est également à ce moment directeur de l’Observatoire, fait entrer Liagre comme répétiteur de ses cours à l’Ecole Militaire et comme aide temporaire à l’Observatoire. L’Armée et l’astronomie absorbent la totalité de son temps. Ses journées se passent à l’Ecole Militaire tandis qu’il consacre trois nuits par semaine à l’astronomie. Le 16 décembre 1841 il devient lieutenant ; le 19 juillet 1845, capitaine ; le 12 juin 1846, inspecteur de études à l’Ecole Militaire. Cette charge l’empêche dès lors de continuer son travail à l’Observatoire, au grand regret de Quetelet.

Pendant toute cette période, Liagre est surtout absorbé par se travaux d’astronomie. Il s‘intéresse aux comètes, aux étoiles variables, mais surtout aux instruments qu’il manipule pour réaliser ses observations. La détermination de erreurs commises lors de l’usage de ces instruments attirent son attention et il se livre à une étude approfondie de la théorie des erreurs. Dans sa note Sur les corrections de la lunette méridienne (1845), Liagre donne une formule permettant de déterminer la collimation indépendamment des autres erreurs. Il la calcule à partir des observations faites sur trois étoiles fondamentales, indique celles qui conviennent le mieux pour obtenir les éléments que l’on recherche, et fait connaître les erreurs possibles. Non seulement il donne des formules, mais il donne en plus des tables qui en facilitent l’emploi. Le procédé des collimateurs supprime l’obligation de retourner la lunette, comme c’était l’usage, pour connaître la correction. On conçoit l’avantage de cette nouvelle méthode surtout face aux instruments de grande dimension. Pourtant, sa méthode ne fit pas l’unanimité. Certains membres de la classe des Sciences de l’Académie royale de Belgique émirent quelques critiques à propos du choix des étoiles de références. A la suite de quoi, Liagre fut amené à revoir sa méthode. L’année suivante, il en publia une nouvelle dans laquelle il basait ses observations sur deux étoiles circumpolaires quelconques observées à leur double passage. Il éliminait ainsi l’influence de l’équation personnelle de l’observateur et la rendait indépendante de l’ascension droite des étoiles observées.

En 1850, il devient membre correspondant de la classe des Sciences de l’Académie royale de Belgique et la même année, il est nommé professeur de topographie à l’Ecole Militaire. Fort de son expérience en astronomie, Liagre met son expérience au service de l’étude des instruments de précision et des erreurs inhérentes à l’utilisation de ceux-ci. C’est donc tout naturellement qu’il vient à la théorie des erreurs et aux probabilités : en 1852, il publie un ouvrage intitulé Calcul des probabilités et la théorie des erreurs. Dès sa parution, cet ouvrage rencontre un grand succès, tant par son érudition que pour la perfection de son exposé. Dans ce traité, " Liagre applique la théorie des moindres carrés à des exemples tirés de l’astronomie , de la météorologie, de la statistique, de la physique, de l’artillerie et surtout de la haute topographie et de la géodésie; il montre comment, dans une théorie d’observations, on doit traiter les inconnues et répartir les erreurs si l’on veut obtenir le résultat le plus plausible et pouvoir en même temps apprécier l’importance de l’erreur à craindre ".

En mars 1852, Liagre, qui avait été détaché l’année précédente pour suivre les opérations géodésiques menées à Beverloo par le colonel Nerenburger, doit rejoindre son régiment suite à la pénurie d’officiers du Génie. En mai, il reçut l’ordre de réintégrer l’Ecole Militaire et, le 25 janvier 1853, il fut désigné pour l’Etat-major du Génie. A partir de ce moment, la carrière militaire de Liagre connaît une ascension fulgurante. Jacques-Robert Lecomte nous en donne une description détaillée :

Le 26 mars suivant, le Ministre de la Guerre l’autorisa à se rendre en mission à Paris pour visiter les collections d’instruments de topographie et d’astronomie de l’Ecole Polytechnique, celles de l’Observatoire et des principaux artistes mécaniciens, afin de les décrire dans ses leçons et de proposer l’achat des appareils indispensables au laboratoire de notre Ecole Militaire. Il devait aussi consulter à la bibliothèque Sainte Geneviève et à celle de l’Institut et du Dépôt de la Guerre, des manuscrits relatifs à l’histoire de la géodésie française. Ce voyage lui donna, en outre, l’occasion de rencontrer Faye et de l’interroger sur le système qu’il proposait à l’Institut pour la détermination des longitudes par le télégraphe électrique non utilisé encore en Belgique.

En 1853, Liagre devient membre titulaire de la Classe des Sciences de l’Académie royale de Belgique.

Il est déchargé des fonctions de professeur à l’Ecole Militaire le 17 mars 1854 et nommé aide de camp du général Delannoy, inspecteur général des fortifications et du corps du Génie.

En 1855, il devient membre d’une commission chargée de déterminer les frais de fabrication des monnaies de cuivre, puis est adjoint aux personnalités du " Comité consultatif pour les affaires industrielles " désignées pour s’occuper, cette année-là, des arrêtés royaux consécutifs à une loi nouvelle sur les poids et mesures, arrêtés réglementant la forme et la composition des instruments de poids et mesures.

L’année suivante, Liagre participe à la mission chargée d’étudier des opérations de monnayage à Paris, Utrecht et Rouen.

En 1857, on utiliseà nouveau ses compétences : les meuniers propriétaires de moulins à vent protestent contre la prohibition absolue des balances romaines, il s’agit donc de déceler les inconvénients que l’usage d’autres instruments de pesée pouvait offrir.

Il reçoit l’autorisation d’effectuer une mission scientifique en Italie, pour laquelle le Ministre de l’Intérieur lui alloue un subside de 700 francs à titre d’encouragement. On lui offre une chaire à l’Université de Liège, mais Liagre, fidèle à l’Armée, refuse.

Il se rend à Paris, en 1858, en qualité de membre de la Commission des poids et mesures, afin de recueillir des renseignements sur les compteurs à gaz, appareils assimilés en France aux mesures ordinaires, et sur le service chargé de la répartition de ces instruments.

En 1859, il assume les fonctions de membre suppléant du président du jury combiné de Gand-Bruxelles pour la faculté des Sciences, puis se rend en mission à Londres à un congrès pour l’établissement d’un système international uniforme de mesures.

Il accéde au grade de major le 2 septembre 1859 et devient examinateur permanent pour les sciences mathématiques à l’Ecole Militaire le 30 janvier 1860 ; il fut déchargé de ses fonctions d’aide de camp le 8 février suivant et attaché au ministère de la Guerre le 17 du même mois.

L’année suivante, il s’acquitte d’une nouvelle mission relative cette fois aux travaux de raccordement des triangulations anglaise, belge et prussienne sur notre frontière orientale, dans les provinces de Liège et de Limbourg, puis à l’ouest, dans la Flandre occidentale, au mont Kemmel.

En 1861, l’Académie royale élit Liagre directeur de la Classe des Sciences et l’en nomme président.

Il devient, le 13 janvier 1864, directeur des études de notre prytanée militaire.

L’année suivante, Liagre visite plusieurs écoles de guerre allemandes et étudie les différents systèmes d’éducation en vigueur dans ces établissements. A son retour, il fournit à ses chefs une notice intitulée Renseignements sur les Ecoles polytecnniques de Stuttgart et de Carlsruhe et les Ecoles militaires du royaume de Wurtemberg et des Grands-duchés de Baden et de Hesse (1865)

Il est promu lieutenant-colonel le 22 septembre 1865.

En 1866, il devient le représentant du département de la Guerre dans la Commission directrice des " Annales des Travaux publics ", y succédant au colonel Lagrange qui vient de mourir.

Liagre est nommé colonel le 2 avril 1869.

Le 8 janvier 1870, succédant à Nerenburger, Liagre prend la tête de l’Ecole Militaire. Son souci constant à partir de ce moment est d’améliorer le niveau de formation des futurs officiers. Ses préoccupations sont à la fois d’ordre méthodologique et scientifique. Il commence par réformer l’examen d’entrée en y accordant plus d’importance aux branches de culture générale et en faisant respecter scrupuleusement l’application des cotes d’exclusion.

Le second souci de Liagre est d’amener l’Ecole Militaire à un niveau universitaire. Pour ce faire, il fait renforcer les branches de géologie, de la partie mathématique du cours de construction et de mécanique des sections d’artillerie, génie et infanterie-cavalerie, ainsi que les cours de chimie et d’étude des fortifications.

Liagre assume sa fonction de commandant de l’Ecole Militaire pratiquement sans interruption jusqu’en 1879.

En 1878, en raison des services qu’il a rendu à la Caisse des veuves et orphelins des officiers de l’armée au travers des études statistiques auxquelles il s’est livré, il est désigné comme l’un des directeurs de cet organisme. En effet, dès 1853, Liagre a publié un Mémoire sur l’organisation des caisses des veuves; en 1859, il le compléte par des Recherches sur les pensions militaires et pour terminer, en 1862, il publie un troisième mémoire traitant Des institutions de prévoyance en général et des assurances sur la vie en particulier. Ces trois mémoires sont connus sous le titre général de Mémoires traitant des assurances et des caisses de veuves et de retraites.

Le 8 septembre 1879, sur l’insistance du Roi Léopold II, Liagre doit abandonner la tête de l’Ecole Militaire pour reprendre le portefeuille de Ministre de la Guerre. Tout son regret se ressent dans les paroles qu’il prononce en quittant son ancienne fonction :

C’est avec un véritable déchirement de cœur, que j’adresse mes adieux à cette Ecole, où j’ai commencé ma carrière il y a quarante-cinq ans et où j’espérais pouvoir la terminer dans un avenir prochain. Tous les membres du personnel n’ont jamais cessé un instant d’être pour moi de véritables amis et j’ai toujours considéré mes élèves comme mes enfants.

Son expérience ministérielle ne fut que de courte durée : un projet de construction de quatre ponts sur la Meuse aux environs de Liège était à l’étude quand il devient ministre. Liagre signale immédiatement les dangers que représentent ce projet pour la sécurité nationale si l’on n’accompagne pas ces projets de l’établissement de têtes de pont à Liège, Huy et Namur. Frère-Orban lui ayant signifié que le gouvernement ne peut prendre ses remarques en considération, Liagre remet aussitôt sa démission. Sa carrière politique se termine le 20 janvier 1880, elle n’a duré que cinq mois qui lui parurent une éternité. Le 16 avril de la même année, il fait valoir ses droits à la retraite et est pensionné le 24 septembre suivant. En 1883, la direction de l’Observatoire lui est offerte. Mais Liagre refuse de prendre la succession de Houzeau de Lehaye comme il a refusé, quelques années auparavant, de prendre celle de Quetelet : il estime que la place doit revenir à un homme plus jeune.

Dès lors, il consacre tout son temps à ses travaux scientifiques et aux sociétés savantes dont il est membre (en plus des innombrables sociétés belges, il appartient à vingt et une sociétés savantes étrangères). C’est lui qui rédige la notice biographique de Houzeau en 1890. Signalons encore que Liagre est encore président de la Commission centrale de Statistique, du Conseil de perfectionnement de l’Enseignement moyen et de la Société royale de Géographie et enfin, il préside le Conseil national belge chargé de réaliser le programme de la Conférence géographique que le Roi Léopold II a convoquée en son palais.

En 1890, l’Institut de Bologne préconise l’utilisation du méridien de Jérusalem comme méridien de référence. Liagre rédige un rapport et propos plutôt de prendre le méridien de Greenwich comme point de départ des longitudes géographiques. De plus, rejetant l’heure universelle souhaitée par les italiens, il démontre l’avantage d’opter pour l’uniformisation de l’heure par fuseaux. La proposition de Liagre fait l’unanimité et est celle que nous connaissons encore aujourd’hui. Ce rapport lu à l’Académie le 6 décembre 1890 est la dernière communication publique de notre savant. Il est mortcinq semaines plus tard, le 13 janvier 1891, à la fin de sa 77ème année.

Ecrits de Liagre :


La première publication de Liagre est restée anonyme mais il ne fait aucun doute qu’elle soit de lui. Elle est parue en1843 dans le Trésor Historique et traite des comètes. L’auteur y développe une hypothèse pour expliquer la lumière émise par ces corps. Il souligne les divergences de vue entre Arago et Herschel et propose également une hypothèse relative au phénomène des étoiles variables ;

Note sur les oscillations du niveau à bulles d’air (1844) ;

Sur les corrections de la lunette méridienne (1845 ; Mémoire présenté à la Classe des Sciences) ;

Note sur une méthode propre à faire trouver la collimation d’une lunette méridienne au moyen des observations astronomiques 1846 (?) ;

Sur la détermination de l’heure, de la latitude et de l’azimut au moyen des doubles passages d’une étoile par différents verticaux (1848-49 ; Mémoires couronnés de l’Académie royale de Belgique) ;

Note sur les points focaux de l’ellipse ; Élements de géométrie et Traité élémentaire de topographie (1850 ; paru dans l’Encyclopédie Populaire) ;

Sur le calcul des Probabilités et la théorie des erreurs (1852) ;

Sur la valeur la plus probable d’un côté géodésique commun à deux triangles (1852 ; Mémoire présenté à l’Académie) ;

Sur la loi de répartition des hauteurs barométriques par rapport à la hauteur moyenne; (1852 ; Bulletin de l’Académie) ;

Sur la mesure des distances au moyen de la stadia (1853) ;

Sur l’erreur probable d’un passage observé à la lunette méridienne de l’Observatoire de Bruxelles; (1853 ; Bulletin de l’Académie) ;

Méthode pour déterminer la latitude par les observations multiples d’une étoile, faite dans le voisinage de sa plus grande élongation (1854) ;

Etudes expérimentales sur la stadia nivelante (1854) ;

Mémoire sur la possibilité de l’existence d’une cause d’erreur dans une observation (1855) ;

Sur l’aberration en azimut et en hauteur (1855) ;

De l’influence des phases lunaires sur la pression atmosphérique (1855) ;

Problème des crépuscules (1855) ;

Sur la mesure de précision des observations méridiennes faites à l’Observatoire de Bruxelles en 1848-1849 (1857) ;

Sur les mouvements propres des étoiles et du soleil (1859) ;

Notice sur la vitesse et sur l’aberration de la lumière (1862 ; Mémoire présenté à l’Académie) ;

Renseignements sur les Ecoles polytechniques de Stuttgart et de Carlsruhe et les Ecoles militaires du royaume de Wurtemberg et des Grands-Duchés de Baden et de Hesse (1865) ;

Cosmographie stellaire (1883) ;

Signalons encore que LIAGRE est l’auteur d’un grand nombre de rapports et de comptes rendus sur des mémoires touchant aux mathématiques et à la géodésie. Il a également écrit de nombreux discours académiques dont il convient de citer son Discours sur la pluralité des mondes prononcé en séance publique de l’Académie en 1859 et son Discours sur la structure de l’Univers, de 1861.