Catégorie
: Histoire des Sciences
Auteur
: Emile Pequet
Titre
: Jean-Baptiste Liagre
Jean-Baptiste-Joseph
Liagre est né à Tournai le 18 février 1815. Il fit
ses études à lAthénée de Tournai où
il eut comme professeur de mathématiques Adolphe Leschevin, autre
mathématicien originaire de Tournai, qui fut parmi les premiers
docteurs en physique et mathématiques de luniversité
de Gand. Ce fut lenseignement dispensé par Leschevin qui
détermina la vocation de Liagre.
Le
25 février 1834, J.-B.-J. Liagre entre à la section des
armes spéciales de lEcole Militaire qui vient dêtre
créée. Il fait alors la connaissance dAdolphe Quetelet
qui y enseigne lastronomie et la géodésie. Nommé
sous-lieutenant le 1er juillet 1836, il sort brillament premier de la
toute première promotion de l'Ecole Militaire en 1938. Il est
ensuite admis définitivement dans le Génie le 13 janvier
1839 et le 26 novembre de cette même année, il devient
ladjudant du colonel De Puydt, lun des fondateurs de lUniversité
libre de Bruxelles.
En
mars 1841, Adolphe Quetelet, qui est également à ce moment
directeur de lObservatoire, fait entrer Liagre comme répétiteur
de ses cours à lEcole Militaire et comme aide temporaire
à lObservatoire. LArmée et lastronomie
absorbent la totalité de son temps. Ses journées se passent
à lEcole Militaire tandis quil consacre trois nuits
par semaine à lastronomie. Le 16 décembre 1841 il
devient lieutenant ; le 19 juillet 1845, capitaine ; le 12 juin 1846,
inspecteur de études à lEcole Militaire. Cette charge
lempêche dès lors de continuer son travail à
lObservatoire, au grand regret de Quetelet.
Pendant
toute cette période, Liagre est surtout absorbé par se
travaux dastronomie. Il sintéresse aux comètes,
aux étoiles variables, mais surtout aux instruments quil
manipule pour réaliser ses observations. La détermination
de erreurs commises lors de lusage de ces instruments attirent
son attention et il se livre à une étude approfondie de
la théorie des erreurs. Dans sa note Sur les corrections de
la lunette méridienne (1845), Liagre donne une formule permettant
de déterminer la collimation indépendamment des autres
erreurs. Il la calcule à partir des observations faites sur trois
étoiles fondamentales, indique celles qui conviennent le mieux
pour obtenir les éléments que lon recherche, et
fait connaître les erreurs possibles. Non seulement il donne des
formules, mais il donne en plus des tables qui en facilitent lemploi.
Le procédé des collimateurs supprime lobligation
de retourner la lunette, comme cétait lusage, pour
connaître la correction. On conçoit lavantage de
cette nouvelle méthode surtout face aux instruments de grande
dimension. Pourtant, sa méthode ne fit pas lunanimité.
Certains membres de la classe des Sciences de lAcadémie
royale de Belgique émirent quelques critiques à propos
du choix des étoiles de références. A la suite
de quoi, Liagre fut amené à revoir sa méthode.
Lannée suivante, il en publia une nouvelle dans laquelle
il basait ses observations sur deux étoiles circumpolaires quelconques
observées à leur double passage. Il éliminait ainsi
linfluence de léquation personnelle de lobservateur
et la rendait indépendante de lascension droite des étoiles
observées.
En
1850, il devient membre correspondant de la classe des Sciences de lAcadémie
royale de Belgique et la même année, il est nommé
professeur de topographie à lEcole Militaire. Fort de son
expérience en astronomie, Liagre met son expérience au
service de létude des instruments de précision et
des erreurs inhérentes à lutilisation de ceux-ci.
Cest donc tout naturellement quil vient à la théorie
des erreurs et aux probabilités : en 1852, il publie un ouvrage
intitulé Calcul des probabilités et la théorie
des erreurs. Dès sa parution, cet ouvrage rencontre un grand
succès, tant par son érudition que pour la perfection
de son exposé. Dans ce traité, " Liagre applique
la théorie des moindres carrés à des exemples tirés
de lastronomie , de la météorologie, de la statistique,
de la physique, de lartillerie et surtout de la haute topographie
et de la géodésie; il montre comment, dans une théorie
dobservations, on doit traiter les inconnues et répartir
les erreurs si lon veut obtenir le résultat le plus plausible
et pouvoir en même temps apprécier limportance de
lerreur à craindre ".
En
mars 1852, Liagre, qui avait été détaché
lannée précédente pour suivre les opérations
géodésiques menées à Beverloo par le colonel
Nerenburger, doit rejoindre son régiment suite à la pénurie
dofficiers du Génie. En mai, il reçut lordre
de réintégrer lEcole Militaire et, le 25 janvier
1853, il fut désigné pour lEtat-major du Génie.
A partir de ce moment, la carrière militaire de Liagre connaît
une ascension fulgurante. Jacques-Robert Lecomte nous en donne une description
détaillée :
Le 26 mars
suivant, le Ministre de la Guerre lautorisa à se rendre
en mission à Paris pour visiter les collections dinstruments
de topographie et dastronomie de lEcole Polytechnique,
celles de lObservatoire et des principaux artistes mécaniciens,
afin de les décrire dans ses leçons et de proposer
lachat des appareils indispensables au laboratoire de notre
Ecole Militaire. Il devait aussi consulter à la bibliothèque
Sainte Geneviève et à celle de lInstitut et
du Dépôt de la Guerre, des manuscrits relatifs à
lhistoire de la géodésie française. Ce
voyage lui donna, en outre, loccasion de rencontrer Faye et
de linterroger sur le système quil proposait
à lInstitut pour la détermination des longitudes
par le télégraphe électrique non utilisé
encore en Belgique.
En 1853, Liagre
devient membre titulaire de la Classe des Sciences de lAcadémie
royale de Belgique.
Il
est déchargé des fonctions de professeur à lEcole
Militaire le 17 mars 1854 et nommé aide de camp du général
Delannoy, inspecteur général des fortifications et du
corps du Génie.
En
1855, il devient membre dune commission chargée de déterminer
les frais de fabrication des monnaies de cuivre, puis est adjoint aux
personnalités du " Comité consultatif pour les affaires
industrielles " désignées pour soccuper, cette
année-là, des arrêtés royaux consécutifs
à une loi nouvelle sur les poids et mesures, arrêtés
réglementant la forme et la composition des instruments de poids
et mesures.
Lannée
suivante, Liagre participe à la mission chargée détudier
des opérations de monnayage à Paris, Utrecht et Rouen.
En
1857, on utiliseà nouveau ses compétences : les meuniers
propriétaires de moulins à vent protestent contre la prohibition
absolue des balances romaines, il sagit donc de déceler
les inconvénients que lusage dautres instruments
de pesée pouvait offrir.
Il
reçoit lautorisation deffectuer une mission scientifique
en Italie, pour laquelle le Ministre de lIntérieur lui
alloue un subside de 700 francs à titre dencouragement.
On lui offre une chaire à lUniversité de Liège,
mais Liagre, fidèle à lArmée, refuse.
Il
se rend à Paris, en 1858, en qualité de membre de la Commission
des poids et mesures, afin de recueillir des renseignements sur les
compteurs à gaz, appareils assimilés en France aux mesures
ordinaires, et sur le service chargé de la répartition
de ces instruments.
En
1859, il assume les fonctions de membre suppléant du président
du jury combiné de Gand-Bruxelles pour la faculté des
Sciences, puis se rend en mission à Londres à un congrès
pour létablissement dun système international
uniforme de mesures.
Il
accéde au grade de major le 2 septembre 1859 et devient examinateur
permanent pour les sciences mathématiques à lEcole
Militaire le 30 janvier 1860 ; il fut déchargé de ses
fonctions daide de camp le 8 février suivant et attaché
au ministère de la Guerre le 17 du même mois.
Lannée
suivante, il sacquitte dune nouvelle mission relative cette
fois aux travaux de raccordement des triangulations anglaise, belge
et prussienne sur notre frontière orientale, dans les provinces
de Liège et de Limbourg, puis à louest, dans la
Flandre occidentale, au mont Kemmel.
En
1861, lAcadémie royale élit Liagre directeur de
la Classe des Sciences et len nomme président.
Il
devient, le 13 janvier 1864, directeur des études de notre prytanée
militaire.
Lannée
suivante, Liagre visite plusieurs écoles de guerre allemandes
et étudie les différents systèmes déducation
en vigueur dans ces établissements. A son retour, il fournit
à ses chefs une notice intitulée Renseignements sur
les Ecoles polytecnniques de Stuttgart et de Carlsruhe et les Ecoles
militaires du royaume de Wurtemberg et des Grands-duchés de Baden
et de Hesse (1865)
Il
est promu lieutenant-colonel le 22 septembre 1865.
En
1866, il devient le représentant du département de la
Guerre dans la Commission directrice des " Annales des Travaux
publics ", y succédant au colonel Lagrange qui vient de
mourir.
Liagre
est nommé colonel le 2 avril 1869.
Le
8 janvier 1870, succédant à Nerenburger, Liagre prend
la tête de lEcole Militaire. Son souci constant à
partir de ce moment est daméliorer le niveau de formation
des futurs officiers. Ses préoccupations sont à la fois
dordre méthodologique et scientifique. Il commence par
réformer lexamen dentrée en y accordant plus
dimportance aux branches de culture générale et
en faisant respecter scrupuleusement lapplication des cotes dexclusion.
Le
second souci de Liagre est damener lEcole Militaire à
un niveau universitaire. Pour ce faire, il fait renforcer les branches
de géologie, de la partie mathématique du cours de construction
et de mécanique des sections dartillerie, génie
et infanterie-cavalerie, ainsi que les cours de chimie et détude
des fortifications.
Liagre
assume sa fonction de commandant de lEcole Militaire pratiquement
sans interruption jusquen 1879.
En
1878, en raison des services quil a rendu à la Caisse des
veuves et orphelins des officiers de larmée au travers
des études statistiques auxquelles il sest livré,
il est désigné comme lun des directeurs de cet organisme.
En effet, dès 1853, Liagre a publié un Mémoire
sur lorganisation des caisses des veuves; en 1859, il le compléte
par des Recherches sur les pensions militaires et pour terminer,
en 1862, il publie un troisième mémoire traitant Des
institutions de prévoyance en général et des assurances
sur la vie en particulier. Ces trois mémoires sont connus
sous le titre général de Mémoires traitant des
assurances et des caisses de veuves et de retraites.
Le
8 septembre 1879, sur linsistance du Roi Léopold II, Liagre
doit abandonner la tête de lEcole Militaire pour reprendre
le portefeuille de Ministre de la Guerre. Tout son regret se ressent
dans les paroles quil prononce en quittant son ancienne fonction
:
Cest
avec un véritable déchirement de cur, que jadresse
mes adieux à cette Ecole, où jai commencé
ma carrière il y a quarante-cinq ans et où jespérais
pouvoir la terminer dans un avenir prochain. Tous les membres du
personnel nont jamais cessé un instant dêtre
pour moi de véritables amis et jai toujours considéré
mes élèves comme mes enfants.
Son
expérience ministérielle ne fut que de courte durée
: un projet de construction de quatre ponts sur la Meuse aux environs
de Liège était à létude quand il devient
ministre. Liagre signale immédiatement les dangers que représentent
ce projet pour la sécurité nationale si lon naccompagne
pas ces projets de létablissement de têtes de pont
à Liège, Huy et Namur. Frère-Orban lui ayant signifié
que le gouvernement ne peut prendre ses remarques en considération,
Liagre remet aussitôt sa démission. Sa carrière
politique se termine le 20 janvier 1880, elle na duré que
cinq mois qui lui parurent une éternité. Le 16 avril de
la même année, il fait valoir ses droits à la retraite
et est pensionné le 24 septembre suivant. En 1883, la direction
de lObservatoire lui est offerte. Mais Liagre refuse de prendre
la succession de Houzeau de Lehaye comme il a refusé, quelques
années auparavant, de prendre celle de Quetelet : il estime que
la place doit revenir à un homme plus jeune.
Dès
lors, il consacre tout son temps à ses travaux scientifiques
et aux sociétés savantes dont il est membre (en plus des
innombrables sociétés belges, il appartient à vingt
et une sociétés savantes étrangères). Cest
lui qui rédige la notice biographique de Houzeau en 1890. Signalons
encore que Liagre est encore président de la Commission centrale
de Statistique, du Conseil de perfectionnement de lEnseignement
moyen et de la Société royale de Géographie et
enfin, il préside le Conseil national belge chargé de
réaliser le programme de la Conférence géographique
que le Roi Léopold II a convoquée en son palais.
En
1890, lInstitut de Bologne préconise lutilisation
du méridien de Jérusalem comme méridien de référence.
Liagre rédige un rapport et propos plutôt de prendre le
méridien de Greenwich comme point de départ des longitudes
géographiques. De plus, rejetant lheure universelle souhaitée
par les italiens, il démontre lavantage dopter pour
luniformisation de lheure par fuseaux. La proposition de
Liagre fait lunanimité et est celle que nous connaissons
encore aujourdhui. Ce rapport lu à lAcadémie
le 6 décembre 1890 est la dernière communication publique
de notre savant. Il est mortcinq semaines plus tard, le 13 janvier 1891,
à la fin de sa 77ème année.
Ecrits
de Liagre :
La première publication de Liagre est restée anonyme
mais il ne fait aucun doute quelle soit de lui. Elle est parue
en1843 dans le Trésor Historique et traite des comètes.
Lauteur y développe une hypothèse pour expliquer
la lumière émise par ces corps. Il souligne les divergences
de vue entre Arago et Herschel et propose également une hypothèse
relative au phénomène des étoiles variables ;
Note sur les
oscillations du niveau à bulles dair (1844) ;
Sur les corrections
de la lunette méridienne (1845 ; Mémoire présenté
à la Classe des Sciences) ;
Note sur une
méthode propre à faire trouver la collimation dune
lunette méridienne au moyen des observations astronomiques
1846 (?) ;
Sur la détermination
de lheure, de la latitude et de lazimut au moyen des doubles
passages dune étoile par différents verticaux
(1848-49 ; Mémoires couronnés de lAcadémie
royale de Belgique) ;
Note sur les
points focaux de lellipse ; Élements de géométrie
et Traité élémentaire de topographie (1850 ;
paru dans lEncyclopédie Populaire) ;
Sur le calcul
des Probabilités et la théorie des erreurs (1852) ;
Sur la valeur
la plus probable dun côté géodésique
commun à deux triangles (1852 ; Mémoire présenté
à lAcadémie) ;
Sur la loi de
répartition des hauteurs barométriques par rapport à
la hauteur moyenne; (1852 ; Bulletin de lAcadémie) ;
Sur la mesure
des distances au moyen de la stadia (1853) ;
Sur lerreur
probable dun passage observé à la lunette méridienne
de lObservatoire de Bruxelles; (1853 ; Bulletin de lAcadémie)
;
Méthode
pour déterminer la latitude par les observations multiples
dune étoile, faite dans le voisinage de sa plus grande
élongation (1854) ;
Etudes expérimentales
sur la stadia nivelante (1854) ;
Mémoire
sur la possibilité de lexistence dune cause derreur
dans une observation (1855) ;
Sur laberration
en azimut et en hauteur (1855) ;
De linfluence
des phases lunaires sur la pression atmosphérique (1855) ;
Problème
des crépuscules (1855) ;
Sur la mesure
de précision des observations méridiennes faites à
lObservatoire de Bruxelles en 1848-1849 (1857) ;
Sur les mouvements
propres des étoiles et du soleil (1859) ;
Notice sur la
vitesse et sur laberration de la lumière (1862 ; Mémoire
présenté à lAcadémie) ;
Renseignements
sur les Ecoles polytechniques de Stuttgart et de Carlsruhe et les
Ecoles militaires du royaume de Wurtemberg et des Grands-Duchés
de Baden et de Hesse (1865) ;
Cosmographie
stellaire (1883) ;
Signalons
encore que LIAGRE est lauteur dun grand nombre de rapports
et de comptes rendus sur des mémoires touchant aux mathématiques
et à la géodésie. Il a également écrit
de nombreux discours académiques dont il convient de citer son
Discours sur la pluralité des mondes prononcé en séance
publique de lAcadémie en 1859 et son Discours sur la structure
de lUnivers, de 1861.